Grand reportage
Posté le 30.04.2007 par edouardtamba/Le Messager
YAOUNDE
L’avenue Kennedy excelle dans le désordre urbain
Un lieu de trafic prospère en toute quiétude au cœur de la capitale.
Circulation difficile
Yaoundé, sur l’axe baptisé “ Avenue Kennedy ” ce samedi 7 avril 2007. Il est 12 heures. La matinée a été pluvieuse, mais le soleil darde la capitale de ses rayons. Cet endroit grouille de monde. Du côté de l’immeuble Shell, situé en face du Centre culturel français de Yaoundé, les passants vont dans tous les sens. La chaussée s’avère étroite. Elle est sollicitée par les piétons et les véhicules. La moitié de la chaussée est occupée par les parkings payants. Et le trottoir n’existe plus ici entre 8 heures et 18 heures. Il est encombré par des étals anarchiques des vendeurs à la sauvette. Ils proposent toutes sortes d’articles. “ Oui petit frère, on donne quoi là ? ”, hèlent-ils. Ou encore, “ Un téléphone ma chérie ? Il y a les options. ” Leurs principales cibles sont les passants hésitants. Mais, ils ne font pas que vendre. Ils achètent aussi. Leur activité se prolonge dans le hall et à l’arrière de l’immeuble Shell. Pour fréquenter ce lieu, il vaudrait mieux s’encombrer d’une bonne escorte.
En face de la devanture de El Campero bar et l’immeuble Tiger Arcade, la scène est identique. Avec moins de monde. Il y a aussi un couloir, tout aussi mal famé que celui d’en face. Au centre de cette route, une quinzaine de “ nanga boko ”, des enfants de la rue, vaquent à leurs occupations favorites. Ils aspirent par voie buccale ou nasale de la colle forte. Ceux qui ont déjà leur dose planent, le regard vitreux, et s’endorment. Les plus résistants demandent de l’argent aux occupants à bord des véhicules stoppés par le feu rouge. “ La mère, pardon une pièce ”, ou “ grand, je n’ai rien mangé depuis le matin ”, lancent-ils, poliment. Une politesse qui se transforme instantanément en brutalité lorsqu’ils repèrent un sac à main ou un téléphone portable à portée de main. En usagers avertis, les occupants des véhicules remontent leurs vitres.
Un garçon filiforme, aux airs d’adolescent descend d’un taxi. Sa touffe de cheveux laisse imaginer qu’il a passé des années sans se les couper. Il porte un maillot de basket-ball, un gros pantalon Jeans qui traîne au sol et une paire de botte “ Timberland ” toute blanche. Ses yeux balaient rapidement les lieux, puis il fonce vers le couloir de l’immeuble Shell. Du coup, il est assailli par ceux des occupants des lieux qui semblaient n’avoir rien à faire. Il sort de sa poche une montre de marque Rolex, trop grosse pour son bras, et une chaîne apparemment en argent.
Trafics à ciel ouvert
Ses clients se bousculent. “ Tu veux combien petit frère ? ” Il bredouille un prix et les autres éclatent de rires. Ils lui font comprendre que les temps sont durs et qu’en plus ses articles sont difficiles à écouler. Le marchandage se poursuit et finalement, il trouve un terrain d’entente avec l’un des clients. Ce dernier lui fait savoir que c’est une faveur. “ Petit frère, je te lance seulement, toi- même tu sais que c’est dur ”, dit-il avant de tendre au pigeon la somme de … 25 000 francs Cfa. Approché, il lance : “ Je dois aller en boîte avec les potes ce soir, il me fallait les ronds ”. Visiblement satisfait. Du côté de l’acheteur et ses collègues, c’est l’omerta. A l’abris des regards, l’un d’eux confie : “ Mon frère, c’est comme ça qu’on se débrouille ici, Il peut revendre tout ça au moins à 75 000 francs. ” En fait, “ Les téléphones ici, c’est pour embrouiller les gens. En réalité, il y a tout ici. Si tu veux changer des travellers chèques, acheter un ordinateur ou une voiture, même la drogue. ”
“ Ça c’est mon capital ”, argue-t-il en exhibant quatre téléphones portables. C’est son domaine, et il passe à table. Son pseudonyme étant “ trop célèbre ”, il préfère donner son “ vrai prénom, Robert ”. “ Ici, il y a les grossistes qui importent les téléphones neufs de Dubaï. Il y en a aussi qui vont en Europe acheter les portables de deuxième main ”, entame-t-il. A côté d’eux, des détaillants ont des caisses vitrées et des comptoirs. “ Ils mélangent les téléphones neufs et les premiers choix des occasions d’Europe ”, poursuit Robert. Il appartient à la catégorie suivante. Ceux-ci n’ont pas de comptoir, achètent et revendent, ou jouent les démarcheurs auprès de certaines boutiques.
“ On fait surtout du recel ”, affirme-t-il sans gène. “ C’est surtout les nageurs qui nous ravitaillent. ” Les “ nageurs ” ici, ce sont des bandits qui soutirent et volent à la tire. “ On va faire comment ? On doit vivre, moi-même j’ai mes nageurs. Quand ils arrivent, on se retire dans un coin et j’achète ”, poursuit Robert. “ Ils nous vendent les téléphones très moins chers ”, ajoute-t-il. A leur tour, ils revendent avec un bénéfice qui varie entre 5 000 et 20 000 francs. “ Le samedi comme ça, les articles sont moins chers qu’en semaine, parce que les gars ont les cotisations et doivent sortir le soir. Parfois ils revendent même à perte ”, dit-il. Il y a une dernière catégorie, “ Les bombeurs ”. On dit qu’ils “ bombent ” parce qu’ils sont spécialisés dans le placement des appareils défectueux, à très bas prix.
Autorités laxistes et complices
Mais les risques ne manquent pas. Certaines affaires tournent mal et provoquent ce qu’on appelle ici “ le retour ”. “Parfois, un passant reconnaît son article. S’il est compréhensif, vous vous arrangez à l’amiable. Sinon, il va directement chercher un huissier ou la police ”, raconte Robert. Parfois, un enfant ayant vendu un article revient avec ses parents et désigne les receleurs.
La suite c’est en cellule, au tribunal et même en prison. “ Presque tout le monde ici a fait la prison. J’ai passé un mois à Kondengui en 2005, on a beaucoup démarché sinon je prenais au moins deux ans ”, avoue Robert. Malgré tous ces risques, ils ne se découragent pas. Chaque jour, “ ils semblent de plus en plus nombreux ”, se plaint un policier. Ce qui apparemment leur remplit les poches, puisque “ on cotise 2000 francs par comptoirs tous les vendredis pour la police ”, dévoile Robert. Mais ils détalent lorsque se pointe “ awara ”, les agents de la communauté urbaine.
Les flics se disent plutôt dépassés et impuissants. “ Lorsqu’on engage des actions ici, on est toujours bloqué par plusieurs paramètres ”, confie l’un d’eux qui a réquis l’anonymat. Leur poste, à l’entrée de l’immeuble Shell ne paie pas de mine. Un taudis en planche sans toit pour quatre éléments. Ils opèrent entre la cathédrale, la Camair, l’avenue Kennedy, le carrefour Intendance et une partie du marché central. Faute de pouvoir combattre les trafics, “ nous veillons à l’ordre sur la voie publique et on procède par intimidation pour limiter les dégâts. ” Le policier est interrompu par un vendeur d’arachide qui se plaint : “ Chef quand je passe là-bas, il y a un gars là qui ne fait que ramasser mes arachides. ” Le flic enchaîne : “ Vous voyez ce que je disais, il y a toute sorte de problèmes ici. Tu veux que je fasse quoi, vas l’appeler ”, rétorque le policier. A l’instant entre un autre plaignant, qui dit avoir passé la nuit en cellule pour défaut de présentation d’une facture. Le vendeur refuse de lui en établir une. Un des éléments est prié d’aller voir surplace de quoi il s’agit exactement. Le policier poursuit : “ Ici, ce ne sont pas des enfants de cœur. Il y a là des assassins, des brigands. Et ils se ventent même d’avoir fait la prison.”
Dans le couloir d’en face, quelques uns jouent aux cartes. L’importateur installé à côté reconnaît avoir besoin de ces trafiquants. “ Ils m’apportent beaucoup de clients. ” Quand le marché est conclu, ils reviennent percevoir leur commission. “ Mais s’ils prennent la marchandise en week-end comme ça, c’est difficile. Parce qu’ils vendent et ne reversent l’argent qu’en semaine. ” A l’écouter, il apparaît que ces démarcheurs sont pour eux, un mal nécessaire. Au grand dam des victimes.
Par
Edouard TAMBA
In Le Messager du 10-04-2007
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Posté le 19.06.2007 par edouardtamba
SANGMELIMA – DJOUM
Dans la gueule des “ éléphants de la piste ”
Entre la beauté d’un paysage attrayant, et l'omniprésence des virages, les risques sont grands.
Piste défoncée et sinueuse
Djoum est une ville, mais aussi un arrondissement du département du Dja et Lobo, dans la province du Sud. Si vous venez des grandes villes telles que Yaoundé ou Douala, vous ferez le voyage en deux étapes. La première consiste à arriver dans la ville de Sangmelima. Bien qu’il y ait “ trop de virages ”, relève Moïse, un habitué de la route, c’est une étape aisée autant pour les chauffeurs que pour les passagers. Car la route est large et recouverte de bitume.
Tout le contraire de la seconde étape, longue d’environ 110 kilomètres. Qu’il est souhaitable de parcourir dans un 4x4 climatisé. Sinon, cette route rurale va plus que vous éreinter. Les cars de “ Super Garantie ”, la seule agence aperçue dans le coin, en plus d’être lents, ont des amortisseurs avachis. Un fonctionnaire du ministère de la Communication en a fait les frais récemment.
Plus de quatre heures de routes pour la centaine de kilomètres. Là aussi, il y des virages à profusion. Un confrère de la télévision nationale explique que “ les Allemands construisaient les routes comme ça pour mettre d’éventuels assaillants en difficulté.” Les Allemands n’étant plus là, ce sont les chauffeurs qui sont en difficulté. En plus des virages, la route est cabossée. A se demander si les projets d’entretien des routes rurales passent par là. “ Bien sur ! ”, affirme un conseiller municipal de la mairie de Djoum. “ On y verse souvent de la latérite ”, précise-t-il.
A gauche comme à droite, le paysage est monotone. A partir du village Ndjatom, des arbres à n’en plus finir. “ Ce sont des arbustes ”, lâche mon confrère. A l’en croire, les exploitants forestiers ont fini de piller le bois de la zone. Ces derniers sont désormais un peu plus loin, dans la forêt profonde.
Attention aux grumiers
C’est justement au niveau de ce village qu’on croise autour de 15h 30, notre premier “ éléphant de la piste ”. Un grumier. Il remonte vers Sangmelima, chargé de billes de bois. Vu l’étroitesse de la piste, Moïse, notre chauffeur est obligé de se ranger. Et d’attendre quelques secondes. Le “ pachyderme ” laisse derrière lui un nuage opaque de poussière. “ C’est déjà leur heure, explique Moïse, ils [les grumiers, ndlr] sont sûrement nombreux en route.” L’autre danger de cette route, ce sont les multiples ouvrages en bois qui tiennent lieu de pont. Etant sur votre siège, vous ressentez les vibrations de ces ponts, “ régulièrement réaménagés ”, et “ régulièrement défoncés ” par les grumiers. Ils contribuent à l’état de dégradation de la route.
De Minkan à Essang Mvout, en passant par Nnemeyong, Nkongo et Meyomessi, la verdure domine. Derrière les rares maisons d’habitation qui longent le parcours. La grande majorité de ces maisons est faite de piquets et de poto-poto. Toutes sont construites au bord de la route, avec des séchoirs surélevés dans les cours. “ Ce sont les colons français qui avaient obligé les populations indigènes à s’installer au bord de la route ”, rapporte-t-on. L’électricité est présente sur le parcours. Chacun a son compteur autonome. Peu importe l’état de la maison. Certaines cases, toitures usées par le temps et murs inclinés semblent ne tenir debout que grâce aux fils de courant qui les relient au poteau électrique. On n’arrête pas le développement.
Cases et villas se côtoient
Un autre fait bizarre ne manque pas d’attirer notre attention. Il y a d’autres maisons, construites à l’aide des mêmes matériaux, mais plus petites. Ces petites maisons sont plus regroupées que les autres. D’un village à l’autre aucune de ces cases n’est branchée au réseau électrique. “ Ce sont des campements de pygmées ”, dit-on encore. Des Baka plus précisément. Ils préfèrent vivre à côté des populations bantou, et presque tous les villages ont un campement.
Aux environs de Nkolafendek, le premier village de l’arrondissement de Djoum, je suis brutalement arraché à mes contemplations du paysage, par un coup de frein de Moïse. Un nième grumier dont la cargaison est aussi large que la route nous oblige à rentrer dans le bois. On est, sur l’axe Bulu, à 26 kilomètres de Djoum, la prochaine ville. En fait, l’arrondissement de Djoum est composé de trois cantons : les Bulu, les Fang et les Zamane. Chacun de ces groupes est traversé par un axe routier dont le point d’intersection est Djoum.
Sur cet axe Bulu, il est impossible de manquer les villas de quelques grands commis de l’Etat. La longue clôture du domaine de l’ex-délégué général à la Sûreté nationale (Dgsn), Pierre Minlo’o Medjo, s’impose aux regards. La maison du gouverneur Akono Nna … et le must : le complexe immobilier baptisé “ Behome ” à Endengue, une propriété de Beh Mengue, le directeur général de l’Agence de régulation des Télécommunications (Art), font autorité.
Quelques kilomètres plus loin, je découvre de visu la mission catholique d’Abing. Petit frisson dans le dos. Et pour cause, j’ai encore en mémoire un film d’horreur qui s’est tourné ici sans trucage. Au matin du 12 août 1991, deux sœurs françaises de la congrégation des sœurs du sacré cœur avaient été retrouvées gisant dans la broussaille d’à côté. Sans vie. La plus âgée a même été violée. Un suspect a été accablé et condamné. Mais l’affaire n’est pas encore classée dans les mémoires.
Bienvenue à Djoum
Deux ou trois kilomètres après, un panneau publicitaire poussiéreux nous souhaite la “ Bienvenue à Djoum.” On a fait exactement deux heures de route. Et on se trouve à Nkane, un village du canton Fang. Il sert un peu de centre ville à Djoum. De la poussière partout. Même sur le monument aux couleurs nationales, représentant je ne sais qui. Mais le type tient une longue hampe. Des 4x4 y passent à vive allure. Les moto-taximans rivalisent de bruits avec le vendeur d’appareils électroniques qui est derrière eux. Il y a des militaires en treillis un peu partout, surtout dans les bars. Ils appartiennent peut-être à l’infanterie de la 111e compagnie de combat, installée derrière la mairie. Ou alors ce sont des élèves sous-officiers du Centre d’instruction des forces armées nationales (Cifan), situé plus loin, sur l’axe Zamane.
Tous les services sont comme sur une paume de la main. En face du lieu où moto-taximans, militaires et commerçants se confondent, il y a la sous-préfecture. A droite de la sous-préfecture, la tristement célèbre prison de Djoum. A gauche, le Foyer culturel inachevé, la mairie, l’hôpital de district. En face, le palais de justice et le parquet, la tribune officielle des cérémonies, l’école primaire publique … Derrière cette tribune officielle se trouve le futur Hôtel de ville de Djoum, dont le maire peine à achever les travaux. Sur un rayon de 100 mètres, tout autour, les différentes délégations de certains ministères. En dix minutes, le tour est bouclé. Probablement que vous n’avez pas entendu parlé de contrôles de police ou de gendarmerie pendant ce voyage. Moi non plus.
Par
Edouard TAMBA
In Le Messager du 27-03-2007
Posté le 17.09.2007 par edouardtamba
EMEUTES A YAOUNDE
Moto-taximen et forces de l'ordre s'affrontent
Des conducteurs de moto-taxi ont arrosé de pierres les services de la voirie municipale. La réplique des forces de l’ordre a été brutale.
Intifada à Yaoundé
Des conducteurs de moto-taxi ont tenté d’imposer leur loi vendredi dernier à Yaoundé. Mais, mal leur en a pris. Ils ont été tabassés. Cinq d’entre eux sont en outre interpellés par les forces de l’ordre. Quelques agents de la Communauté urbaine de Yaoundé (Cuy) ont été blessés et des policiers brutalisés. L’on enregistre des pare-brise cassés. Une dizaine de motos sont saisies. Et des toitures percées. Le violent film s’est déroulé à Yaoundé. Sur des sites différents, en deux épisodes.
Peu avant 11h, les véhicules en provenance des axes Olezoa et de Hôpital militaire ne peuvent rejoindre la Poste centrale. Le bouchon s’étire vers le carrefour Olezoa et le monument de la Réunification. La route est barrée en contrebas de l’immeuble siège de l’Office du sport militaire en Afrique (Osma). Des bancs, des morceaux de métaux, des mottes de terre et des plants de fleurs en pépinière servent de barricades. Ceux qui ont barré la voie ne s’en contentent pas. Ils arrosent les locaux des services de la voirie municipale (Svm) de pierres.
“ Ce sont des benskinneurs, ils revendiquent leurs motos ”, renseigne un policier, à bonne distance de la scène. Justement, on peut les entendre crier : “ Remettez, les motos ! Remettez sinon on ne part pas ! Vous allez voir ! ” … Leurs assauts partent de la station-service Total. Certains remontent vers l’axe de l’hôpital militaire pour mieux viser l’intérieur des Svm. Les cailloux pleuvent sur les toits. Le domicile des expatriés Chinois juste à côté n’est pas épargné. Quelques policiers et agents de la Communauté urbaine se réfugient derrière le portail. Mais le lieu n’est plus sûr. La cinquantaine de “ motos-taximen ” en furie se rapproche de temps en temps du portail de la Svm. Ce qui leur permet de lancer leurs projectiles à l’intérieur. Peu importe la forme et la taille de ces projectiles. Tout y passe. Morceaux de bois, bouteilles en verre, mottes de terres, même les sacs de terre noire déposés par des fleuristes.
Une foule de spectateurs, parmi lesquels des hommes en tenue, est positionnée de part et d’autre de la chaussée. “ Est-ce que c’est comme ça qu’on revendique ? Ils sont en train de s’attaquer à l’Etat ”, commente un curieux. Quelques personnes en civil renseignent sur la situation à l’aide de walkies-talkies. “ Ce n’est pas normal ce qu’ils font là. Ils ont cassé mon pare-brise ”, se plaint un taximan. “ Cailloux, cailloux ”, lancent les motos-taximen en chœur, à chaque fois qu’une des cibles humaines tente de lorgner à l’extérieur. Un car plein de policiers arrive. Le chauffeur ralentit comme pour stationner à l’entrée de la “ voirie municipale ”. Une aubaine pour les manifestants. Pluie de projectiles. Le véhicule redémarre en trombe et s’engouffre dans l’enceinte des Svm. Les véhicules venant de la Poste centrale sont aussi bloqués en face de la permanence Rdpc du Mfoundi.
Repression vengeresse
Vers 11h30, un inspecteur de police coiffé du chapeau de cow-boy fonce vers la base arrière des manifestants. Comme au cinéma, il esquive les pierres. Une fois arrivé, il parlemente avec eux. La tension baisse d’un cran. Le commissaire Mindjom et sa troupe sortent de leur cachette. Ils dégagent la voie. C’est à cet instant que des éléments de l’escadron n°1 de la gendarmerie mobile arrivent. Ils sont équipés de : casques vitrés, protège-tibias, boucliers, matraques… Le capitaine qui les mène se renseigne, et l’assaut est donné discrètement. Les motos-taximen continuent de discuter avec la police. Du coup, ils ne voient rien venir.
Les gendarmes foncent sur le groupe de manifestants. Ceux-ci détalent en prenant la rue en terre qui longe le Mfoundi derrière la station-service. “ Arrêtez-les ! ”, lancent les plus hauts gradés. Des agents de la Cuy armés de barres de bois et de fers entre dans la chasse. Un moto-taximan essaye d’enfourcher sa moto pour fuir. Trop tard. Un coup de pied volant le renverse de sa bécane. Une série de coups de pied et de matraque. Un policier se fait prendre par un fuyard. Il lui donne des coups et arrache ses épaulettes. Ce geste permet aux gendarmes de lui mettre le grappin. Une trentaine d’éléments du Groupement mobile d’intervention (Gmi) débarque aussi. “ Je suis de la communauté, je suis de la communauté ”, crie un agent sur qui les coups de matraques pleuvent. Les premiers manifestants à être pris se font tabasser de la tête au pied. “ Vous les avez déjà arrêtés, pourquoi vous les tapez comme ça ? ”, lance une vendeuse. La remarque déplaît à un élément du Gmi. Il se retourne et lance une bombe lacrymogène. La foule recule vers les rails. Il lance une seconde et tout le monde monte sur la passerelle pour se mettre à l’abri.
Les raisins de la colère
Au terme de la chasse, six manifestants sont pris. Les motos garées dans les parages sont aussi saisies. Battus à la course de vitesse, les policiers se rattrapent en coups de matraques et de bottes sur ces derniers. Les agents de la Cuy s’y mettent à coups de bâton et de pied. “ Mon pied est cassé ”, gémit un manifestant. Les éléments du Gmi le traînent au sol. Le tabassage continue à l’entrée de la voirie municipale. Puis, un manifestant est relâché. Il s’éloigne, le nez en sang et les habits en lambeau. “ C’est lui le meneur ”, accuse un policier en désignant le manifestant à la jambe cassée. “ C’est toi qui a arrêté un policier là-bas non ? C’est un criminel. Il nous a lancé une hache ”, poursuit un autre policier. La hache en question est amenée, ainsi qu’une sorte de râteaux qu’auraient utilisé les manifestants pour attaquer les policiers et agents de la Cuy. Le Gmi quitte les lieux. Le commissaire Mindjom saisit les téléphones portables des manifestants interpellés. Puis, ils sont emmenés au commissariat central n°1. Le commandant de la légion de gendarmerie du Centre ramène ses hommes.
“ C’est un mouvement d’humeur. Nous avons entamé une opération de ratissage ce matin à Mokolo ”, explique l’inspecteur de police principal Ebode. L’opération en question fait suite à l’arrêté de la Cuy, qui exige la peinture jaune sur les motos-taxis, et en interdit la circulation en zone urbaine depuis le 1er juillet 2007. Après avoir saisi cinq motos, la tension est montée chez les moto-taximen. Ils ont assailli la police et les agents de la Cuy. “ Un policier a même tiré deux coups de feu dissuasifs en l’air ”, se souvient un agent de la Cuy. “ Mais nous étions obligés de fuir. On a même contourné par Madagascar ”, ajoute-il. Les motos-taximen en colère les ont suivis. Jusqu’à assiéger la voirie municipale. Lieu où la foudre de la répression s’est abattue sur quelques uns. Ceux qui ont dû oublier que le désordre est collectif. Alors que “ la responsabilité pénale est individuelle ”.
Par
Edouard TAMBA
In Le Messager du 17-09-2007
Posté le 19.06.2007 par edouardtamba
FAUNE
Le zoo de Mvog Betsi a perdu son roi
Les 3 millions de francs remis par le ministère des Forêts et de la faune n’ont pu sauver le lion. Il est mort le 24 mars dernier.
Chronique d’une lente agonie
Paul n’est pas mort comme n’importe qui. Les derniers jours du roi des animaux du zoo de Mvog Betsi, ont connu une effervescence particulière. Agitation de ses proches. Annonces de son décès suivies de démentis officiels. Sollicitation par les micros, caméras et appareils photographiques de la presse. Visite du ministre des Forêts et de la faune (Minfof) avec à la clé, une somme de trois millions de francs Cfa “ pour sauver le lion.”
Paradant devant les médias, le conservateur, Gérard Nonga, déclarait le 22 mars 2007, que “ des mauvaises langues ont même annoncé son décès, je puis vous dire qu’il est bel et bien vivant. ” Il cachait mal sa gêne, et la presse en a profité pour lui tirer les vers du nez. “ Combien de temps lui reste-t-il à vivre ? ” Demande un journaliste. “ Il lui reste beaucoup de temps à vivre ”, rétorque-t-il. Sans convaincre. Car, ç’est depuis deux ans déjà, que le lion du zoo est rongé par une insuffisance rénale chronique. Et médicalement, “ on peut soutenir l’animal pendant deux ans ”, explique Laurence Provot, conseillère technique à la direction de la faune et des aires protégées, et Ingénieur du génie rural des eaux et des forêts. “ C’est très commun chez les félidés, même les chats domestiques ”, affirme l’ingénieur. Selon elle, les causes sont variées. Il peut s’agir de la malnutrition, d’un problème génétique, et même du stress. Cette pathologie est “ très courante dans les zoos, même dans les meilleurs zoos comme en Afrique du Sud ”, assure-t-elle.
Ce jour-là, le “Popaul” du coin ne payait pas de mine dans sa cage. Il respirait avec difficulté. Impossible pour cet adulte âgé de cinq ans de se dresser sur ses quatre pattes. Pourtant, son buste, sa crinière et ses pattes avant semblaient normaux. Sa croupe avait maigri, de même que ses pattes arrière. Le fauve avait plutôt l’air d’un paralytique. Les flashes des appareils photo commençaient à l’agacer. Son regard se figeait et son air était devenu plus grave. Il avait fini par grogner. Provoquant un mouvement de recul en masse. “ Mon frère, ce n’est pas parce qu’il est malade hein ! On ne sait jamais”, lance un photographe. Ce dernier a pris la peine de s’éloigner d’une dizaine de mètres. A côté, Chantal, la compagne de Paul fait des va-et-vient.
A quelque chose malheur est bon
Le personnel du Jzbmb, de même que les animaux pensionnaires, pourrait bien se réjouir des malheurs du lion. Cela a servi de prétexte à une visite de travail du ministre des Forêts et de la faune (Minfof), le 22 mars 2007. “ Le zoo de Mvog Betsi est un lieu très important pour l’humanité. Nous sommes donc venus voir comment les choses se passent ici ”, déclare le Minfof, Elvis Ngolle Ngolle. “ L’équipe dirigeante du Minfof a voulu encourager le conservateur et son personnel, et en même temps apporter notre sympathie pour le lion qui est malade ”, poursuit le ministre. Malheureusement, les 3 millions Fcfa n’ont pu sauver le lion.
Pour matérialiser ce soutien, “ nous sommes descendus ici avec une enveloppe pour vous permettre de continuer votre travail ”, annonce le Minfof. Il s’agit d’une somme de trois millions de francs Cfa, en espèces sonnantes et trébuchantes. L’argent est remis aux mains du conservateur, sous les applaudissements et youyous de son équipe. Ensuite, Elvis Ngolle Ngolle s’est rassuré que le personnel du Jzbmb n’a plus d’arriérés de salaires. “ Je puis vous assurer que nous allons continuer de travailler de cette manière ”, promet le ministre. Il annonce l’arrivée prochaine d’un éléphant et d’un autre lion, avant de prendre congé du Jzbmb.
Un lieu où il n’y avait pas que le couple de lions à voir. Le zoo est ouvert tous les jours, et propose des espaces verts avec bancs publics, des espèces végétales, piscine et balançoire pour enfants, un bar restaurant, une salle de conférence et beaucoup d’animaux. Plusieurs établissements scolaires de la ville de Yaoundé l’ont compris. Un guide confie qu’ “ ils sont réguliers ici les mercredis, les vendredis et les samedis après midi.”
Un zoo malgré tout
Quelques mètres après l’entrée principale du zoo, un espace de près de 100 m2 abrite trois espèces. Un trio d’autruches marche d’un pas dansant. Le mâle, grand de plus de 1.80m ne fait pas de la politique. Il semble plutôt somnoler debout. Une famille d’antilopes au pelage brun tacheté de blanc les côtoie. De même qu’un céphalopode furtif, au pelage gris. Plus à gauche, une cage plus petite garde aussi trois espèces. Des crocodiles nains. Un varan qui sort sa langue fourchue lorsqu’on s’approche de trop près. Et une chouette perchée, qui vous regarde droit dans les yeux tant que vous êtes là. Dans la cage d’à côté règne un crocodile du Nil. La bête est énorme. Ses crocs débordants n’ont rien de sympathique. Ses écailles jaunâtres luisent sous les rayons de soleil. “ Il ne supporte pas la cohabitation comme les crocodiles nains ”, lance un guide animalier.
Plus bas, vous verrez une vingtaine de petites tortues se marchant dessus. Une énorme hyène tachetée vit à côté des lions. Comme dans la nature où elles profitent toujours des prises des lions pour se nourrir. Couchée sur le dos, les pattes repliées, elle prend un bain de soleil. Sentant une présence humaine, elle lance un regard goguenard, puis vaque à ses occupations. De l’autre côté, c’est “ la planète des singes. ” Les grilles de leurs cages sont électrifiées. Les babouins sont plus nombreux. Des drills et des mandrills, sont très remarquables par leurs croupes colorées de bleu et de rouge. Comme pour confirmer leur réputation de “ grossiers personnages ”, ils n’hésitent pas à exhiber leurs sexes tout rouges.
Pelage gris foncé et nez blanc, le hocheur justifie son nom en hochant sans arrêt. Les singes patas, primates les plus rapides sur terre, courent dans tous les sens. Signe particulier, ces derniers ont un scrotum de couleur bleu. Non loin de là, mangabeys et singes de Brazza sont voisins. Les premiers ressemblent étrangement à des guenons, mais n’en sont pas. L’un d’entre eux a réussi à sortir de la cage. Il grimpe partout et taquine les autres. “ C’est toujours lui qui sort, et c’est difficile de l’attraper ”, explique le guide. Ces primates ont une attitude qui frise l’intelligence. Selon le guide, ils savent que, contrairement aux fils, les poteaux ne sont pas électrifiés. Il se souvient qu’un chimpanzé qui avait vécu ici autrefois, sortait chaque fois qu’il n’y avait pas d’électricité.
Dans ce zoo, il y a aussi des oiseaux tels que l’aigle royal, les cigognes, des perroquets, des vautours et des paons. D’autres mammifères comme des civettes, un serval, un hérisson et un gros porc-épic de près de 20 kg y vivent également. Bref, un tour en ce lieu ne manque pas d’intérêt. Car malgré la mort du lion, c’est encore un zoo.
Par
Edouard TAMBA
In Le Messager du 03-04-2007
Posté le 28.08.2007 par edouardtamba
DEVELOPPEMENT
Un siècle de statu quo à Yoko
Visite guidée d’une ville oubliée.
1- Les traces indélébiles de l’Allemagne
“ Ville de Yoko, créée en 1902 ”, indique une plaque en face de la place du marché de Yoko. A gauche de cette plaque, une route bordée de palmiers géants mène à la sous-préfecture et aux autres services de l’administration publique. Mis à part l’antenne relais d’une société de téléphonie mobile, tout y est ancien. Les bureaux du chef de terre sont sur les restes d’une forteresse allemande. Au nom du protectorat, ces derniers s’étaient aussi installés à Yoko. Il se dit ici que ceux-ci voulaient en faire leur capitale. Mais la bâtisse a été partiellement détruite après la déroute des Allemands à la première Guerre mondiale (1914-1918). Une partie de la fondation en briquettes de terre rouge est visible au sol. Près d’un demi mètre de largeur. Un natif du coin dit que la population a progressivement récupéré les briquettes issues de cette bâtisse.
Une tribune a été aménagée tout à côté. Les services publics sont installés dans de vieux bâtiments. On aurait dit des cases abandonnées. Surtout que ce lundi 2 juillet 2007, seules les portes de la sous-préfecture sont ouvertes. Affaires sociales, Education de base, Finances, Domaines, Justice… pas l’ombre d’un fonctionnaire ! “ Ils passent plus de temps dans les bars, c’est là-bas qu’il faut les chercher. C’est parce qu’ils n’ont presque rien à faire ”, explique un fonctionnaire rencontré plus loin. En contrebas des services publics, la prison autrefois construite par les Allemands est envahie par la broussaille. Plus bas, l’hôtel de ville de Yoko. Flambant neuf. Un bijou au regard des autres constructions. Seul bilan visible du maire sorti, Noptine Attir Faustin.
“ Mon bilan est exhaustif. Je ne peux pas l’établir à la hâte devant un journaliste. Allez à Yaoundé, rencontrer le journaliste Joseph Tsala, qui a effectué une mission profonde sur le terrain, il vous rendra compte de ce qu’il a vu, de ce qu’il a entendu et de ce qu’il a vécu. Vous avez filmé l’hôtel de ville ? ”, déclarait-il le 3 juillet 2007 à Yoko. Le commissariat spécial de sécurité publique est sur le même axe, et plus proche de la grande route. Trois policiers y sont en fonction. En plus d’un photographe pour l’établissement des cartes d’identité nationale. “ On fait essentiellement dans le renseignement ”, indique l’un de ces policiers. De ce fait, ils sont toujours en tenues civiles. “ Nos armes sont gardées dans le bureau du commandant de brigade ”, révèle le même policier, pour expliquer leur incapacité à réagir à la suite de l’évasion massive du 28 juin 2007.
2- Français et Norvégiens aussi
La brigade en question est aussi pourvue de trois hommes. “ Quand on regarde la gendarmerie qui n’a que trois éléments, pour une couverture d’au moins 202 Km au Nord, 192 au Sud et 165 Km à l’Ouest et autant à l’Est, nous sommes au cœur du Cameroun, mais abandonnés à nous-mêmes. Sommes-nous au Cameroun, ou dans un Cameroun à part ? ”, s’insurgeait l’ex maire. Cette brigade est un vestige de la colonisation allemande. Les Français l’ont conservé pour les mêmes usages. Aujourd’hui encore, la cloche qui y annonçait le rassemblement marche encore. Juste en face, un hangar sert de place du marché. Selon un enseignant du Lycée de Yoko, “ ce sont les français qui avaient construit ça. Ils rassemblaient les populations dedans pour leur parler ”.
En plus de ce hangar, les colons français ont construit ce qu’il y a de plus tristement célèbre à Yoko : la prison. A l’ouverture, c’était un “ centre de rééducation civique ”, une prison politique en réalité. Depuis 1992, c’est la “ prison principale de Yoko ”. Ce pénitencier construit en 1954 est situé à près de 1,5 Km du centre-ville. Les criminels les plus dangereux des prisons de Yaoundé, Douala, Bafoussam … y sont transférés depuis les dix dernières années. Mais la croissance du nombre de prisonniers est inversement proportionnelle à celle des gardiens de prison. Une source interne révèle que cinquante deux (52) personnels y exerçaient en 1998, contre seize (16) actuellement. “ Pourtant, le nombre de détenus a plus que doublé ”, déplore notre source.
La Norvège a aussi ont laissé des traces à Yoko. Ils y avaient une mission protestante sur des hauteurs situées à environs 3 Km du centre-ville. Deux pasteurs camerounais s’y sont installés après le départ des Norvégiens. Ils y font de l’agriculture. Une famille de nomades Bororos s’est installée dans leur voisinage. Ces derniers squattent les salles d’une l’école primaire. Les Norvégiens ont aussi laissé un hôpital. Le “ Centre de santé intégré privé protestant de Yoko ”, créé le 11 avril 2003. Ce centre côtoie un établissement hospitalier public, plus ancien et plus grand. Les deux couvrent “ l’aire de santé de Yoko ”, avec une population estimée à 5427 habitants.
3- Services limités dans la cité
Mais le service est limité. “ Quand il y a des fractures, il faut évacuer le malade ”, lance le responsable des soins de santé primaire de l’aire de santé de Yoko, Njimbaing Eric. Les évacuations sont aussi obligatoires pour les radiographies, les échographies, les scanners et bien d’autres examens. Cette limitation de services s’étend à tous les domaines. Il n’y a aucune institution bancaire ou de micro-finance à Yoko. Les fonctionnaires et autres salariés sont obligés de faire le déplacement de Yaoundé pour “ toucher ”. Une seule agence de voyage permet la liaison, en principe une fois par jour. Du 30 juin au 3 juillet dernier par exemple, aucun véhicule n’était disponible pour aller à Yaoundé.
Pas l’ombre d’une menuiserie, d’une quincaillerie ou d’une station service à Yoko. Les enseignants se font prier pour assurer les cours au lycée de la ville. L’électricité n’est disponible qu’entre 16h et 10h du lendemain. Lundi, jour du marché, le centre est envahi et la route encombrée par les étals. Ces derniers boudent le marché construit par le maire. Un bâtiment de vingt-quatre (24) comptoirs, estimé à des millions de francs. “ Est-ce que ça c’est un marché ? Ca va contenir combien de commerçants ? ” s’interroge une restauratrice. Tsoungui, natif de Yoko, est plus énervé par l’œuvre. Car non seulement c’est mal fait selon lui, mais plus grave, le bâtiment a été construit sur le stade municipal. Privant ainsi Yoko d’un espace de divertissement. “ C’est un grand tort, parce que avant d’asseoir ce marché, j’ai consulté les chefs traditionnels, les conseillers municipaux, et les opérateurs économiques. ”, se défend l’ex maire.
Il ajoute : “ J’avais la grande ambition de faire un marché digne d’un futur chef-lieu de département. Le plan de ce marché n’est pas achevé. J’ai voulu concevoir le plan du marché de Bamenda. Ce n’est que le début du commencement. Il a fallu des financements pour l’achever. La population qui boude ne comprend rien. Au tour de ce hangar central, il devait avoir d’autres comptoirs qui suivraient la forme rectangulaire de ce terrain. De sorte que les véhicules devaient déverser les marchandises tout au tour de ce hangar.” Trop tard. Il n’a pu rempiler et a été défait même au niveau des organes de la section du parti. A se demander où va la redevance forestière. Car 105 ans après, “ Ville de Yoko, créée en 1902 ” n’a plus de sens. La capitale manquée des Allemands n’a pas fait le moindre pas dans le sens du développement depuis le départ de ceux-ci. Pourtant on dit volontiers ici que “ Yoko est au centre du Cameroun ”. Peut-être. Mais bien loin du centre des priorités des élus locaux et des pouvoirs publics.
Par
Edouard TAMBA
In Le Messager du 28-08-2007
Posté le 22.08.2007 par edouardtamba
YAOUNDE-YOKO
Une journée de voyage sur une route défoncée
Le trajet Yaoundé-Yoko, long de 272 Km, est un véritable parcours du combattant.
1- A bord d’un “ dinosaure ”
Je ne connaissais de Yoko que sa célèbre prison. Jusqu’à ce que je sois obligé d’y aller, pour des “ raisons professionnelles ”. Des dizaines de prisonniers se sont évadés de cette prison, dans la nuit du 27 au 28 juillet. On parle d’une soixantaine. La plupart seraient des condamnés à mort. Mais il est impossible de faire le voyage au matin du vendredi 28 juillet. Une seule agence de voyage assure la liaison entre Yaoundé et Yoko. “ Une fois par jour, et le car est déjà parti ”, m’a dit alors un originaire du coin. Il précise qu’il faut faire la réservation pour le voyage du lendemain. Ce report de 24h m’arrange. Car la nuit du 27 au 28 a aussi été agitée à Yaoundé. Les salles de rédaction ont veillé pour rendre compte du verdict dans l’affaire Feicom.
Je débarque à l’agence, samedi, autour de 6h30. Il s’agit de “ Alliance voyage ”, située en face de l’Ecole nationale supérieure de police. Dans la nuit, j’ai pu découvrir que la ville de Yoko est à 272 Km par route, de Yaoundé. Yoko, c’est aussi l’un des cinq arrondissements que compte le département du Mbam et Kim, en plus de Ntui, Ngoro, Ngambe-Tikar et Mbangassina. A l’instant, je découvre le véhicule dans lequel le voyage va s’effectuer. Un car de marque Renault Saviem Sb2. Pire qu’une pièce de musée. Un fossile de l’automobile. C’est en 1964 que sa fabrication a commencé dans les usines de Renault en France.
Des agents s’affairent à charger les bagages au dessus de la voiture. Des sacs, des cartons, des barres de fer à béton, un vélo, une motocyclette … et des bidons d’une contenance de 20 litres, pleins d’essence. “ Il n’y a pas de station service à Yoko ”, lance Benjamin le chauffeur du car, face à mon étonnement. Après quelques négociations et interventions, j’obtiens d’effectuer le voyage en première classe. Autrement dit, à la cabine. Un paradis comparé aux places arrière. Cinq rangées de bancs en fer sont recouvertes d’une fine couche de mousse, et juchés sur des tiges métalliques soudées au “ sol ” du véhicule. Cinq personnes s’asseyent par rangées, quels que soient leurs gabarits. Tout autour d’eux, des messages du genre : “ Défense de parler au conducteur ”, “ Nous ne sommes pas responsables des bagages non payés et autres colis mal emballés ”, “ Qui casse la vitre paye ”… et “ Bon voyage ”.
Un voyage qui commence aux environs de 8h30. “ Tu es déjà allé à Yoko ? C’est un long voyage hein ! ”, me dit Mamadou l’Egyptien, mon voisin à la cabine. Benjamin confirme avec un léger sourire. L’Egyptien a la jambe droite brisée. “ Un accident de moto. Je vais au village pour qu’on me masse ”, confie-t-il. C’est la bécane en question qui a été chargée sur notre car. Benjamin reçoit un coup de fil et s’énerve. “ Le bac est en panne, on va passer par Sa’a ”, annonce-t-il. Une mauvaise nouvelle, au regard des réactions. Et pour cause, “ en passant par Sa’a, ça fait près de 50 Km en plus ”, explique Benjamin. La mauvaise nouvelle m’envoie dans les bras de Morphée. Mais pour combien de temps, puisque les secousses me réveillent. On traverse la ville de Sa’a, puis le pont de l’enfance.
2- Arrêts intempestifs
Un pont chargé d’histoires. La Sanaga coule en dessous. L’ouvrage est croulant et vibre. Les armatures en fer sont rouillées. Les planches qui forment la surface du pont ne sont plus fixes. “ C’est l’ancienne route de l’Ouest. Pour aller à Bafoussam à l’époque, on passait la nuit sur cette rive ”, se souvient Benjamin. Au fur et à mesure qu’on avance, je ne peux m’empêcher de me demander de quel côté Mme Dikoum Marinette et ses complices avaient balancé la dépouille de leur victime, en 1983. Après le pont, on prend un virage à droite et “ voici les premiers villages de Ntui ”, lance l’Egyptien.
A Betamba, les bâtiments abandonnés d’un centre de réinsertion sociale de “ haute réputation ”, apparaissent. “ Quand ce centre fonctionnait, tu ne pouvais pas voir les nanga boko en ville comme aujourd’hui. Le pays ci est gâté ”, se souvient amèrement un passager à l’arrière. Juste à l’entrée de la paroisse de l’Eglise presbytérienne camerounaise (Epc) de Ntui, un contrôle routier animé par huit gendarmes, armes aux poings. Il est 11h30. “ Descendez tous s’il vous plaît, et tenez vos cartes d’identité en main ”, lance le chef de patrouille. Mon voisin n’en a pas. Tout comme son épouse assise derrière nous. Quelques passagers manifestent leur mécontentement. “ Nous venons de Yaoundé, et on est là pour votre propre sécurité. Vous ignorez ce qui se passe à Yoko ? ”, s’emporte un gendarme. Le chauffeur joue les médiateurs. “ Ca va, vous pouvez partir. Ne portez personne en route ”, conseille le “ chef ”. Mais notre guimbarde ne démarre pas au quart de tour. Il faut pousser et on est sur une pente. “ Je ne peux pas “ tchouker ” en marche arrière, ça peut me casser le pont. Poussez pour qu’on monte d’abord ”, dit Benjamin. Quelques passagers s’y mettent, mais le car ne bouge pas. “ Faites descendre les femmes ”, lance le chef de patrouille. Ensuite, il joue les coaches : “ Un, deux, trois, pousseeeeez ! Un, deux, trois, pousseeeeez ! ”
Après un quart d’heure d’efforts, le moteur démarre. Une autre patrouille nous stoppe en face de la compagnie de gendarmerie de Ntui. Même scénario. Tous les passagers à terre, identification, grincements de dents, médiation de Benjamin … Nous repartons. La route serpente dans la forêt. Elle est sinueuse et défoncée. La faute aux grumiers, dit-on ici. Les villages habités sont de plus en plus distants les uns des autres. Benjamin s’arrête un peu partout pour laisser des nouvelles, des paquets ou du courrier. Kountoung, Bindalima, Bilanga Kombe, Bivouna, Mindi, Nguila et nous entrons dans l’arrondissement de Yoko. Le premier village s’appelle Essandja. Peu après le village Ngouetou, nous croisons un cortège de véhicules officiels. Le préfet du Mbam et Kim, et des autorités du ministère de la justice reviennent de Yoko.
3- Un bourbier, des tecks, puis Yoko
Huit heures d’horloge qu’on est en route pour Yoko. Quelques kilomètres après Mangaï, le car s’enfonce dans un bourbier. Les coups de pédale et de volant du chauffeur font plutôt tanguer la voiture. “ Tous le monde à terre, il faut pousser ” ordonne le convoyeur. Les passagers sont encore sollicités. Le convoyeur creuse la route à l’aide d’une machette. Le chauffeur accélère et réussit à s’extraire de la boue. “ C’est souvent ici qu’on fait des jours, si un grumier ne vient pas nous tirer ”, commente-t-il après. Des arbres, appelés ici “ teck ”, bordent la route. “ Ce sont les Allemands qui avaient planté ça. Ces arbres consomment beaucoup d’eau et empêchent la route d’être glissante ”, raconte Benjamin. Ces “ tecks ” forment une sorte de tunnel, ses branches bloquent la lumière du soleil à certains endroits.
Nous arrivons au carrefour Megang à 18h30. La nuit commence à tomber. Une patrouille de gendarmes y est en poste. Une vingtaine d’hommes en tenue plus nerveux. L’un d’eux confie qu’ils appartiennent à l’escadron n°1 de la gendarmerie mobile. Une unité de la légion de gendarmerie du Centre. “ On est arrivé à Yoko aujourd’hui. Nos collègues ont fait un accident très grave, on les a évacués à Yaoundé. Nous allons passer la nuit ici ”, poursuit-il. Ses collègues et lui ont chacun une mitraillette AK 47 ou M16, et deux chargeurs. Les passagers sans cartes d’identité nationale réussissent encore à passer. Après une intervention de Benjamin. Cette fois, il est allé jusqu’à leur donner du pain. “ Gars débrouillez vous avec ça, on a pas de sardines ”, leur lance-t-il. Les bidasses se fendent en remerciements. “ On n’est plus loin de Yoko ”, me dit-il. Entre temps, on n’en finit de monter sur “ la falaise de Waïnkoum ; c’est 6 Km ”, précise Benjamin, mon guide.
Après la falaise, on entre à Yoko. Il me montre le lycée, que je distingue à peine à cause de la pénombre. On est sur un boulevard à deux voies avec des palmiers de part et d’autre. Encore les Allemands. “ Regarde à droite, c’est Santa Barbara. Le quartier de René Sadi et ses frères ”, continue à indiquer Benjamin. Là aussi je ne distingue pas grand-chose. On dirait des villas peintes en blanc.
“ Ici, c’est Yoko-ville ”, indique une fois de plus Benjamin avant de tourner à droite. Brigade de gendarmerie, place du marché, terminus. Il est plus de 19h. En faisant un petit calcul mental, je me rends compte que si un avion avait décollé à Yaoundé en même temps que nous, il serait arrivé en France bien avant. Il y a des gendarmes partout. Le coin est calme. Un panneau en béton attire tout de même mon attention. On peut y lire : “ Ville de Yoko, créée en 1902. ” Une ville ? J’en aurais le cœur net demain, lorsqu’il fera jour.
Par
Edouard TAMBA
In Le Messager du 21-08-2007