YAOUNDE-YOKO
Une journée de voyage sur une route défoncée
Le trajet Yaoundé-Yoko, long de 272 Km, est un véritable parcours du combattant.
1- A bord d’un “ dinosaure ”
Je ne connaissais de Yoko que sa célèbre prison. Jusqu’à ce que je sois obligé d’y aller, pour des “ raisons professionnelles ”. Des dizaines de prisonniers se sont évadés de cette prison, dans la nuit du 27 au 28 juillet. On parle d’une soixantaine. La plupart seraient des condamnés à mort. Mais il est impossible de faire le voyage au matin du vendredi 28 juillet. Une seule agence de voyage assure la liaison entre Yaoundé et Yoko. “ Une fois par jour, et le car est déjà parti ”, m’a dit alors un originaire du coin. Il précise qu’il faut faire la réservation pour le voyage du lendemain. Ce report de 24h m’arrange. Car la nuit du 27 au 28 a aussi été agitée à Yaoundé. Les salles de rédaction ont veillé pour rendre compte du verdict dans l’affaire Feicom.
Je débarque à l’agence, samedi, autour de 6h30. Il s’agit de “ Alliance voyage ”, située en face de l’Ecole nationale supérieure de police. Dans la nuit, j’ai pu découvrir que la ville de Yoko est à 272 Km par route, de Yaoundé. Yoko, c’est aussi l’un des cinq arrondissements que compte le département du Mbam et Kim, en plus de Ntui, Ngoro, Ngambe-Tikar et Mbangassina. A l’instant, je découvre le véhicule dans lequel le voyage va s’effectuer. Un car de marque Renault Saviem Sb2. Pire qu’une pièce de musée. Un fossile de l’automobile. C’est en 1964 que sa fabrication a commencé dans les usines de Renault en France.
Des agents s’affairent à charger les bagages au dessus de la voiture. Des sacs, des cartons, des barres de fer à béton, un vélo, une motocyclette … et des bidons d’une contenance de 20 litres, pleins d’essence. “ Il n’y a pas de station service à Yoko ”, lance Benjamin le chauffeur du car, face à mon étonnement. Après quelques négociations et interventions, j’obtiens d’effectuer le voyage en première classe. Autrement dit, à la cabine. Un paradis comparé aux places arrière. Cinq rangées de bancs en fer sont recouvertes d’une fine couche de mousse, et juchés sur des tiges métalliques soudées au “ sol ” du véhicule. Cinq personnes s’asseyent par rangées, quels que soient leurs gabarits. Tout autour d’eux, des messages du genre : “ Défense de parler au conducteur ”, “ Nous ne sommes pas responsables des bagages non payés et autres colis mal emballés ”, “ Qui casse la vitre paye ”… et “ Bon voyage ”.
Un voyage qui commence aux environs de 8h30. “ Tu es déjà allé à Yoko ? C’est un long voyage hein ! ”, me dit Mamadou l’Egyptien, mon voisin à la cabine. Benjamin confirme avec un léger sourire. L’Egyptien a la jambe droite brisée. “ Un accident de moto. Je vais au village pour qu’on me masse ”, confie-t-il. C’est la bécane en question qui a été chargée sur notre car. Benjamin reçoit un coup de fil et s’énerve. “ Le bac est en panne, on va passer par Sa’a ”, annonce-t-il. Une mauvaise nouvelle, au regard des réactions. Et pour cause, “ en passant par Sa’a, ça fait près de 50 Km en plus ”, explique Benjamin. La mauvaise nouvelle m’envoie dans les bras de Morphée. Mais pour combien de temps, puisque les secousses me réveillent. On traverse la ville de Sa’a, puis le pont de l’enfance.
2- Arrêts intempestifs
Un pont chargé d’histoires. La Sanaga coule en dessous. L’ouvrage est croulant et vibre. Les armatures en fer sont rouillées. Les planches qui forment la surface du pont ne sont plus fixes. “ C’est l’ancienne route de l’Ouest. Pour aller à Bafoussam à l’époque, on passait la nuit sur cette rive ”, se souvient Benjamin. Au fur et à mesure qu’on avance, je ne peux m’empêcher de me demander de quel côté Mme Dikoum Marinette et ses complices avaient balancé la dépouille de leur victime, en 1983. Après le pont, on prend un virage à droite et “ voici les premiers villages de Ntui ”, lance l’Egyptien.
A Betamba, les bâtiments abandonnés d’un centre de réinsertion sociale de “ haute réputation ”, apparaissent. “ Quand ce centre fonctionnait, tu ne pouvais pas voir les nanga boko en ville comme aujourd’hui. Le pays ci est gâté ”, se souvient amèrement un passager à l’arrière. Juste à l’entrée de la paroisse de l’Eglise presbytérienne camerounaise (Epc) de Ntui, un contrôle routier animé par huit gendarmes, armes aux poings. Il est 11h30. “ Descendez tous s’il vous plaît, et tenez vos cartes d’identité en main ”, lance le chef de patrouille. Mon voisin n’en a pas. Tout comme son épouse assise derrière nous. Quelques passagers manifestent leur mécontentement. “ Nous venons de Yaoundé, et on est là pour votre propre sécurité. Vous ignorez ce qui se passe à Yoko ? ”, s’emporte un gendarme. Le chauffeur joue les médiateurs. “ Ca va, vous pouvez partir. Ne portez personne en route ”, conseille le “ chef ”. Mais notre guimbarde ne démarre pas au quart de tour. Il faut pousser et on est sur une pente. “ Je ne peux pas “ tchouker ” en marche arrière, ça peut me casser le pont. Poussez pour qu’on monte d’abord ”, dit Benjamin. Quelques passagers s’y mettent, mais le car ne bouge pas. “ Faites descendre les femmes ”, lance le chef de patrouille. Ensuite, il joue les coaches : “ Un, deux, trois, pousseeeeez ! Un, deux, trois, pousseeeeez ! ”
Après un quart d’heure d’efforts, le moteur démarre. Une autre patrouille nous stoppe en face de la compagnie de gendarmerie de Ntui. Même scénario. Tous les passagers à terre, identification, grincements de dents, médiation de Benjamin … Nous repartons. La route serpente dans la forêt. Elle est sinueuse et défoncée. La faute aux grumiers, dit-on ici. Les villages habités sont de plus en plus distants les uns des autres. Benjamin s’arrête un peu partout pour laisser des nouvelles, des paquets ou du courrier. Kountoung, Bindalima, Bilanga Kombe, Bivouna, Mindi, Nguila et nous entrons dans l’arrondissement de Yoko. Le premier village s’appelle Essandja. Peu après le village Ngouetou, nous croisons un cortège de véhicules officiels. Le préfet du Mbam et Kim, et des autorités du ministère de la justice reviennent de Yoko.
3- Un bourbier, des tecks, puis Yoko
Huit heures d’horloge qu’on est en route pour Yoko. Quelques kilomètres après Mangaï, le car s’enfonce dans un bourbier. Les coups de pédale et de volant du chauffeur font plutôt tanguer la voiture. “ Tous le monde à terre, il faut pousser ” ordonne le convoyeur. Les passagers sont encore sollicités. Le convoyeur creuse la route à l’aide d’une machette. Le chauffeur accélère et réussit à s’extraire de la boue. “ C’est souvent ici qu’on fait des jours, si un grumier ne vient pas nous tirer ”, commente-t-il après. Des arbres, appelés ici “ teck ”, bordent la route. “ Ce sont les Allemands qui avaient planté ça. Ces arbres consomment beaucoup d’eau et empêchent la route d’être glissante ”, raconte Benjamin. Ces “ tecks ” forment une sorte de tunnel, ses branches bloquent la lumière du soleil à certains endroits.
Nous arrivons au carrefour Megang à 18h30. La nuit commence à tomber. Une patrouille de gendarmes y est en poste. Une vingtaine d’hommes en tenue plus nerveux. L’un d’eux confie qu’ils appartiennent à l’escadron n°1 de la gendarmerie mobile. Une unité de la légion de gendarmerie du Centre. “ On est arrivé à Yoko aujourd’hui. Nos collègues ont fait un accident très grave, on les a évacués à Yaoundé. Nous allons passer la nuit ici ”, poursuit-il. Ses collègues et lui ont chacun une mitraillette AK 47 ou M16, et deux chargeurs. Les passagers sans cartes d’identité nationale réussissent encore à passer. Après une intervention de Benjamin. Cette fois, il est allé jusqu’à leur donner du pain. “ Gars débrouillez vous avec ça, on a pas de sardines ”, leur lance-t-il. Les bidasses se fendent en remerciements. “ On n’est plus loin de Yoko ”, me dit-il. Entre temps, on n’en finit de monter sur “ la falaise de Waïnkoum ; c’est 6 Km ”, précise Benjamin, mon guide.
Après la falaise, on entre à Yoko. Il me montre le lycée, que je distingue à peine à cause de la pénombre. On est sur un boulevard à deux voies avec des palmiers de part et d’autre. Encore les Allemands. “ Regarde à droite, c’est Santa Barbara. Le quartier de René Sadi et ses frères ”, continue à indiquer Benjamin. Là aussi je ne distingue pas grand-chose. On dirait des villas peintes en blanc.
“ Ici, c’est Yoko-ville ”, indique une fois de plus Benjamin avant de tourner à droite. Brigade de gendarmerie, place du marché, terminus. Il est plus de 19h. En faisant un petit calcul mental, je me rends compte que si un avion avait décollé à Yaoundé en même temps que nous, il serait arrivé en France bien avant. Il y a des gendarmes partout. Le coin est calme. Un panneau en béton attire tout de même mon attention. On peut y lire : “ Ville de Yoko, créée en 1902. ” Une ville ? J’en aurais le cœur net demain, lorsqu’il fera jour.
Par
Edouard TAMBA
In Le Messager du 21-08-2007