La légion saute sur Yoko
1-La légion débarque sur Yoko
Après le coup de force des détenus, les grilles de la prison principale de Yoko (Ppy) sont restées ouvertes le 29 juin. Entre 2h et 7h, ou 10h selon différentes sources. Au même moment, des responsables tels que le régisseur, le sous-préfet et le commandant de brigade sont hors de la ville. La torpeur règne. Le premier renfort arrive dans la mi-journée du même jour. Mené par le commandant de la compagnie de gendarmerie de Ntui. La Légion de gendarmerie du centre (Lgc) débarque à sont tour le lendemain, 30 juin. Avec elle, près de cent cinquante éléments du Groupe d’escadron n°1 de la gendarmerie mobile. Trois camions, quatre pick-up 4x4, des armes et des munitions. Les forces spécialisées se mettent aussi en route.
Notamment des éléments du Groupement polyvalent d’intervention de la gendarmerie nationale (Gpign). Une équipe venant de Yaoundé, et l’autre de Douala. Ils bénéficient d’un appui aérien grâce à la disponibilité d’un hélicoptère de l’Armée de l’air.
Les renseignements laissent entendre que les fugitifs ont emprunté plusieurs pistes. Ces pistes sont des voies de sorties vers les provinces de l’Ouest, l’Est, l’Adamaoua et les villes de Yaoundé, Bafia, Obala … L’on apprend que le gardien de prison Mbiam est l’otage d’un de ces groupes. Un ex-gendarme condamné pour vol aggravé et braquages à mains armées, se trouve parmi les fuyards. Tout porte à croire qu’il serait le “ commandant des opérations ”, côté détenus en cavale.
Le déploiement des troupes sur ces axes commence dans la journée de samedi, 30 juin. Un véhicule tout terrain de la gendarmerie part de Yoko avec des gendarmes assis dans les cabines et derrière. Il est question de déposer ses hommes pour les patrouilles. Mais aux environs de 11h, ce véhicule se retrouve hors de la route. Le chauffeur tente de ramener le véhicule sur la bonne voie. En vain. Tonneau. Trois gendarmes blessés dont une fracture au pied gauche. La carrosserie du véhicule s’en retrouve modifiée. Les victimes sont ramenées vers Yoko. Puis évacuées vers Yaoundé par hélicoptère. On apprendra plus tard qu’une fois à Yaoundé, le dispositif d’évacuation des blessés vers un centre hospitalier n’était pas prêt.
2-Bonne chasse
Au soir de ce 30 juin, les gendarmes rentrent bredouilles. Les rumeurs annoncent le repérage d’un groupe de fugitifs sur la route qui mène à Mbatoua, à 61 Km de Yoko. Les “ chasseurs ” les auraient loupé de peu. Les indiscrétions laissent entendre que ces “ évadés marchent surtout dans la nuit, et se cachent en journée ”. Pour épier les mouvements des gendarmes et chercher à manger ou à boire. La journée du 1er juillet se révèle fructueuse pour les forces de l’ordre. Ils tendent une embuscade à un groupe de huit personnes qui s’avance vers Melimvi, non loin de Mbatoua. Les fugitifs se retrouvent pris entre deux feux. Selon les gendarmes, ces derniers ont tiré en premier. Chou blanc. Les bérets rouges prennent le dessus. Six morts du côté des fuyards. Deux autres s’en tirent.
Les dépouilles sont ramenées par un des camions de la gendarmerie autour de 16h. Ce camion s’arrête d’abord devant la brigade, avant de monter à la Ppy. La population converge vers la prison. Hommes, femmes, enfants et vieux pressent le pas en route. Toutes les mototaxis de la ville sont sollicitées. Direction, le pénitencier. Tout le monde “ veut voir ”. Les détenus sont sollicités pour descendre les dépouilles de leurs anciens compagnons de bagne. L’arrière du camion est plein de sang. L’un des corps continue de saigner. Il a pris des balles dans la poitrine. Les culottes et pantalons des victimes ont été tirés vers le bas. Et les t-shirt dans l’autre sens. Les balles n’ont pas fait de cadeau. L’un des corps a la nuque aplatie. On dirait un ballon de foot qui a perdu de l’air. La cervelle d’un autre lui sort par le front. Au travers d’un trou entre ses deux yeux. Les trous sont visibles sur presque tous les corps. Dos, cou, côtes, ventre … Enfants et parents se bousculent pour voir. Certains ne cachent pas leur satisfaction. “ C’est bien ça. Au lieu d’aller travailler la terre, ils préfèrent la facilité ”, commente un spectateur. Certains gardiens de prison retournent les corps à l’aide de leurs bottes. Ils identifient les cadavres et jubilent.
Des détenus lavent l’arrière du camion à grande eau. Ca coule rouge. Des feuilles mortes et toutes sorte de déchets, sont sollicités pour recouvrir le sang qui macule le sol. Le corps qui a pris des balles en pleine poitrine continue de saigner. Son sang forme une colonne noire et coule sous les autres dépouilles. Les autorités de la ville et de l’opération contemplent. En faisant quelques commentaires. Le commandant de brigade fait son show devant le sous-préfet. “ M. le sous-préfet, comme vous me voyez là, j’ai le sang aux yeux ”, dit-il pour affirmer sa détermination à traquer les fugitifs. Les gendarmes se rendent compte du fait que des gens filment ces corps avec leurs téléphones portables. “ Qui vous dit de filmer ? ”, “ Arrêtez ça !”. Les paparazzis sont interpellés et leurs téléphones saisis. La foule se dissipe progressivement jusqu’à la tombée de la nuit. Les corps sont déplacés vers un hangar en brique de terre, dans la cour de la Ppy.
3-La saigné continue
Le “ succès ” des gendarmes se poursuit le lendemain, 2 juillet. Le gardien de prison Mbiam est retrouvé sur la route de Ngambe Tikar. Ses ravisseurs l’ont abandonné, “ avec un billet de 5000 Fcfa pour prendre la moto ”, dit-on. Après qu’ils aient arraché le 4x4 d’un expatrié. Quatre corps sont annoncés du côté de Ngambe Tikar. L’affrontement entre les forces de l’ordre et les fugitifs blesse un pêcheur par balle. Ce dernier servait apparemment de guide aux gendarmes. L’hélicoptère stationné à Yoko s’envole. Avec pour mission d’évacuer le malheureux vers Yaoundé. Mais ce dernier succombe à ses blessures avant l’arrivée de l’hélicoptère. Un fugitif est appréhendé par les populations du village Ngoum. Un autre est abattu à Kong. Au soir, la colonne du Gpig venant de Douala en passant par l’Ouest annonce deux autres morts. Le total est porté à treize fugitifs abattus et quatre repris.
La ville vit désormais au rythme des “ prouesses ” de la gendarmerie. La torpeur baisse d’un cran. Les buvettes recommencent à fermer tard. Et la saigné continue le 3 juillet. Deux fugitifs sont abattus sur la route de Mbatoua. Un autre en pleine ville. Après une bagarre avec le secrétaire général de la mairie dont il a tenté d’arracher le véhicule. Et une course folle au quartier Tikar, arrêtée par les balles de deux gendarmes. Ce dernier se cachait dans les parages du camp Sonel, depuis le 29 juin. Les forces de l’ordre continuent leur traque au même rythme. Le 4 juillet, le bilan passe de dix-sept décès à vingt et un. Cinq repris seraient encore vivants, et deux courent encore. Le lendemain, le nombre de repris semble avoir diminué. On parle désormais de trois vivants. Le commandement de la gendarmerie estime que les résultats sont au-dessus de la moyenne, les gendarmes décrochent le 5 juillet. Le secrétaire d’Etat à la défense en charge de la gendarmerie, Jean Baptiste Bokam leur offre une cérémonie de félicitations le lendemain. Car pour lui, “ on peut conclure que l’opération Yoko a été un grand succès ”. Hier soir on annonçait le décès de deux fugitifs. Ils auraient succombé à leurs blessures. On annonçait aussi l’interpellation d’un autre fugitif. Ce dernier a été rattrapé à Sengbe, non loin de Tibati. Le dernier, un manchot, continue sa cavale.
Par
Edouard TAMBA
In Le Messager du 09-07-2007